Lundi 17 mars 2008
Elle lui donna le jour, comme il arrive bien souvent, au petit matin, après une longue nuit de sang et de cris, comme si les
ténèbres se déchirant la mère s'autorisait à laisser venir l'enfant . L’angoisse, pointe persistante entre deux côtes, aiguillon, poignard, s’était resserrée, semaine après semaine, car le bébé,
son quatrième déjà – les trois premiers avaient été bien placés et chèrement acquis – ne bougeait pas. Les ruades épuisantes en soirée, les nuits hachées à maudire les retournements successifs
tête en haut tête en bas, la vésicule talonnée, le souffle coupé, tous ces petits gestes automatiques qui laissaient deviner les mouvements involontaires des premières semaines du nouveau-né,
rien n’avait eu lieu. A chaque visite, la sage-femme avait tenté de la rassurer, avec chaleur au début puis lassée de ces atermoiements hormonaux, plus mollement : le cœur battait fort et vite,
le monitoring enregistrait des mouvements réguliers signant une activité foetale normale, la hauteur utérine croissait harmonieusement et l'on pouvait supposer qu'il en allait de même pour
l'enfant, elle prenait le poids qu'on attendait qu'elle prît ... Elle entendait tout cela, reportait scrupuleusement sur son carnet de suivi toutes les mesures qu'on lui avait livrées ... Elle se
prenait à rêver d'échographie secrète, même au prix de toutes les années de prison encourues. Elle s’en ouvrit une fois à voix basse à une vieille infirmière aux allures de mère supérieure,
celle-ci écarquilla ses gros yeux qui repoussèrent si haut ses sourcils touffus dans une mine atterrée qu'ils rejoignirent sa frange trop courte poivre-et-sel et y restèrent un long moment : elle
savait bien que c’était interdit, que l’équipe chirurgicale au grand complet avec un plasticien, un chirurgien cardiaque, un orthopédiste, tous ceux susceptibles d’intervenir sur n’importe quelle
malformation seraient présents à la naissance, autour d’elle ou au plus près, disponibles, ce n'était pas sa première grossesse que Diable, elle devait connaître la législation sur ce point,
intransigeante, la santé publique passait avant tout, on n'avait pas le choix ! Elle s’était radoucie quelque peu devant les yeux embués de la jeune imprudente : allons, tout irait bien, il n'y
avait pas de raison, il ne fallait pas avoir tant de craintes, qui étaient mauvaises pour le foetus, et puis accepter quoi qu'il advienne tous les enfants que Dieu voulait bien encore donner, il
y en avait si peu. Alors elle s’était résolue à taire définitivement ses peurs : elle ne pourrait pas faire comprendre à ces femmes au ventre creux l'indiscutable pertinence de ses
sensations.
Malgré tous les indicateurs objectifs qu'on lui opposait donc mensuellement, chiffres et courbes et normes et percentiles, en dépit des tintements et soufflements réguliers des machines autour d’elle qui ne s'émouvaient ni plus ni moins de ses angoisses que le personnel hospitalier, malgré toute cette apparence de normalité, elle n’était jamais rassurée plus de quelques heures, le temps de regagner sa chambre, de retrouver sa place sur le sofa et son zapping muet, de reprendre son observation méticuleusement anxieuse de cette presque immobilité.